Ma dernière inspection datait d'il y a 13 ans. Il faut savoir que je suis contractuel de l'état et pas fonctionnaire, un CDI avec le ministère de l'Agriculture. Le fonctionnement est basé de la façon suivante. Vous avez un contrat qui est validé par l'inspection, vous êtes en catégorie 3. C'est pour vous montrer que vous n'avez pas réussi le concours et que vous êtes un sous prof. Vous avez au bout d'un certain nombre d'années une nouvelle inspection qui vous permet le changement de catégorie pour être aligné sur la même grille que les profs "normaux". À l'époque, j'étais en plein dans les travaux de la maison et je dois reconnaître que j'ai pris l'inspection tranquille. L'inspecteur de l'époque, son nom se prononçait "pas cool". Ça ne s'invente pas. Des inspecteurs de l'époque. Ma première inspectrice expliquait que les élèves, c'était comme des chevaux et qu'il fallait tenir fort la bride en début d'année scolaire pour relâcher un peu. Vous imaginez la dimension pédagogique, l'humanité, l'amour des enfants. Après cette première inspection catastrophique j'avais pensé arrêter le métier.
Cette inspection pour le changement de catégorie, j'étais effectivement tranquille. Une classe d'un niveau catastrophique, un épuisement des travaux, un inspecteur difficile. Je m'étais même arrêté au milieu de mon cours pour lui demander s'il restait manger à midi. Il faut dire qu'à l'époque, plus de 10 ans de métier derrière moi, des centaines de copies d'examens corrigées, il aurait été difficile pour lui d'avouer une défaillance.
Nous nous retrouvons donc la semaine dernière avec un fonctionnement calé sur nos collègues de l'éducation nationale. J'avais raté le rendez-vous de carrière car j'étais trop avancé dans l'échelon au moment de la mise en place de la réforme. Je suis épuisé, je travaille environ sept jours sur sept avec les travaux et ici encore je sais que je ne vais rien révolutionner. Le seul enjeu, c'est de gagner six mois sur sa carrière, tout n'est finalement que fierté. S'entendre dire qu'on a bien travaillé à l'école, on a dû mal à en sortir. En fait, plus que la fierté c'est le fameux syndrome de l'imposteur. Si on a quand même la vague idée qu'on ne fait pas n'importe quoi, la validation d'un professionnel, du juge, c'est tout de même bien de l'avoir.
Je me rends compte que j'ai pris un coup de vieux, l'inspectrice est plus jeune que moi. J'ai enseigné une heure avant, elle m'attend, c'est aussi une question de respect pour mes élèves, faire cours. Je rentre, je la présente, j'avais informé les enfants quelques jours avant en leur disant qu'il fallait faire comme d'habitude. Ma collègue de français rentre, elle a oublié quelque chose et prend son temps pour le retrouver. Elle reviendra en fin d'heure. J'ai pris le temps plus tard de lui expliquer la vie en lui disant que s'il s'agissait d'une contractualisation, cela aurait pu être un stress supplémentaire pour un jeune enseignant. Elle a eu du mal à comprendre, elle m'a expliqué que j'étais arrivé trop tôt dans la pièce. On comprend que le vivre ensemble, c'est compliqué. On tape à la porte, c'est une élève de CAP qui demande un balai. J'ai pensé à mes collègues qui me faisaient une blague. Une ancienne élève à moi qui me demande si je sais où en trouver un et elle finit par se plaindre de ne pas trouver de balai dans l'établissement.
Les enfants sont tendus, je me comporte comme d'habitude. Les pieds de la chaise, la posture affalée, une plaisanterie quand la réponse est catastrophique, je réexplique cinquante fois. Les enfants sont tendus, la peur de donner une mauvaise réponse, comme si finalement j'étais responsable de leur petit niveau. J'avais pris le soin de leur préciser que j'étais responsable de la pédagogie, de la tenue de la classe, mais en aucun cas de leur manque de travail et de leur éducation. Le fait qu'ils soient tendus, c'est qu'ils m'aiment bien. La volonté de bien faire. Au fur et à mesure que l'heure passe, les élèves se détendent, ils iront jusqu'à me demander de faire un goûter. J'ai fait remarquer que c'était bien essayé, mais que moi l'esprit de Noël, c'était l'exercice 1 et 2.
Sans surprise l'entretien s'est bien déroulé, l'inspectrice a salué mon énergie, savant mélange de caféine et de nervosité dans cette période de ma vie encore un peu plus complexe que d'habitude.
Nous sommes le premier jour des vacances, je regarde une série télé comme un zombie en pointant les promotions Steam. Elle est partie l'énergie.