Mon meilleur ami me racontait à la suite de son infarctus qu'il y avait beaucoup de gens qui ne lui parlaient plus ou qui l'évitaient car les gens avaient la sensation que c'est contagieux. Du fait de ne pas avoir changé ma relation avec lui, à part être davantage pénible sur sa consommation de cigarettes, je n'ai pas compris ce qu'il voulait dire. Avec la mort d'un enfant, j'ai tout compris. Dans le top cinq des catastrophes qui peuvent frapper une famille, la mort de l'enfant arrive en pôle position, on peut difficilement faire pire. C'est faux. Quand on commence à comprendre l'humain, qu'on regarde un peu, on comprend qu'il n'y a pas de petites douleurs, il y a simplement la manière de la vivre. J'ai des amis de soixante ans qui perdent un parent, la douleur est profonde, à vif. Alors effectivement quand on perd un enfant, il y a cette notion d'ordre des choses, d'anomalie qui fait penser que c'est plus dur à encaisser. Ce n'est pas totalement faux, mais peut-être le plus difficile à prendre c'est la connerie des gens.
J'ai repris le travail directement et j'ai adopté une posture qui a soulagé tout le monde. La normalité. Les élèves avaient peur que je ne finisse pas l'année scolaire, certains collègues me fuyaient en me voyant arriver, la peur de la contagion. En ayant le comportement que tout le monde attend, cela a été un soulagement pour tout le monde. Si vous saviez le nombre de personnes que j'ai pu consoler et le nombre de conneries que j'ai pu entendre. Car en fin de compte, tout le monde a un avis sur tout, croit vous comprendre et se permet de vous faire partager sa réflexion comme si les mots pouvaient changer quelque chose. Je me permets de vous offrir ce conseil, pour l'avoir vécu du mauvais côté de la barrière, parfois il vaut mieux fermer sa gueule que de se sentir inspiré.
Lorsque ma fille a annoncé son mariage, et que ça a fuité sur mon établissement scolaire, j'ai entendu des choses extraordinaires. Des gens qui ne connaissent pas ma fille et qui m'expliquent que c'est sa façon à elle de tourner la page, de passer à autre chose. S'il y a bien quelque chose que je dois reconnaître à mon gendre, c'est le romantisme. Ça tombe bien, avec ma fille, il en faut pour deux. Un genou à terre dans le sable à cent mètres de chez nous, une photographe professionnelle pour prendre les clichés, est-ce qu'elle aurait pu dire non ?
Ma fille m'impressionne, je ne dis pas ça parce que c'est ma fille, mais de manière purement factuelle. Un jour j'ai dit à mon gendre qu'elle avait une paire bien plus grosse que nous tous réunis, j'ai souri quand dans ses vœux il a dit que c'était un bonhomme. Adoptée à l'âge de quatre ans, pour apprendre la mort de son frère seul lien biologique une semaine après avoir fêté ses 19 ans. Je l'ai vue faire son DEUST tout en préparant son mariage, toujours avec le sourire, jamais déprimée. Je crois que le mot survivante, s'applique à la perfection. Durant toute la journée de son mariage, pas un moment de stress, nous étions encore en train de faire des plaisanteries à deux balles alors que nous étions les derniers à rentrer à l'église. Le jour où la soupape va lâcher, je pense que ce sera la plus grande explosion de cosmo-énergie jamais vue même chez les chevaliers d'or.
Dans la tête des gens, l'annonce de ce mariage était une bonne nouvelle, une manière de passer à autre chose. Les gens ont eu beaucoup de mal à comprendre ma posture, me voir traiter la chose comme un événement, car effectivement ça n'est qu'un événement. J'aime malaiser les gens quand ils sont stupides, c'est un peu donneur de leçon mais si on ne fait rien, ils seront convaincus d'avoir fait ce qu'il fallait faire, dire ce qu'il fallait dire. J'ai souvent pris la comparaison suivante. Demain on t'annonce que tu as un cancer et qu'il te reste quelques mois à vivre. Le lendemain on t'annonce que tu viens de gagner un million d'euros. Tu es heureux. La personne en face, me répond de façon évidente non, l'argent ne va pas compenser ma mort. Je réponds avec insistance, si tu es heureux. Et d'un coup, la petite lumière s'éveille, traverse la couche grasse de maladresse et finit par arriver au cerveau. Tu viens d'enterrer ton fils il y a un peu plus de un an dans des conditions particulièrement brutales, le mariage de ta fille n'annule pas cet abîme de tristesse dans lequel tu es plongé.
Ma fille était bien sûr au courant de la situation pour la vivre aux premières loges, mon gendre aussi. Pourtant, nous avons tenu le cap jusqu'au bout en participant de façon particulièrement active à toute l'organisation jusqu'à se faire le nettoyage à deux quand tout le monde est parti. Nous arrivons avec mon épouse à 25 ans de mariage, et ma fille actrice et spectatrice de nos vies sait que les apparences, les fêtes, ce n'est pas pour nous. Elle sait aussi que ce n'est qu'une journée et que passées les paillettes et les lumières, il reste le quotidien : la maladie, les difficultés, la souffrance, un sacré merdier avec quelques éclaircies.
Alors non, je n'ai pas lâché ma larme en voyant ma fille en robe de mariée. Le souvenir qu'aura ma fille, c'était son père dans le magasin de robes avec elle pour faire remarquer à la vendeuse que tel modèle lui faisait penser aux napperons de son enfance ou que tel autre dans un mariage religieux pourrait poser quelques problèmes de moralité.
Sur le livre d'or, j'ai noté "ça c'est fait", ce qui va me permettre de me concentrer sur la suite, l'achat de ma maison pour mes vieux jours. Car comme on le disait avec mon épouse, si on le fait pas l'année des 50 ans, c'est pas aux 60 qu'on va le faire. Surtout qu'on a encore acheté une ruine et qu'il va falloir tout casser à l'intérieur. Pour les fans de la première heure, j'ai déjà localisé la trappe à caca, c'est aussi ça vieillir, gagner en expérience.