Le 12 juillet de cette année, alors qu'il y avait un véritable déluge sur le sud de la France, je fêtais mes cinquante ans dans l'indifférence générale ou presque. L’absence de réseaux sociaux, seuls les vrais savaient. Les gens m'ont demandé si je ne faisais pas quelque chose, car les comptes ronds font peut-être les bons amis, parce qu'il faut célébrer certaines dates. Il faut. Nos vies se résument à ceci, il faut. L'injonction.
Je n'ai jamais été fan des anniversaires. Ceux qui me lisent depuis quelques décennies, se rappelleront que j'adoptais par exemple mes enfants en plein milieu de mon anniversaire en Lettonie ou que j'étais dans un de mes nombreux camions de déménagement. Un jour comme un autre. Il faut reconnaître toutefois que la mort de mon fils a rendu des jours que je n'appréciais pas en jours insupportables. La fête des pères, Noël, mon anniversaire, quel goût, quelle importance quand il vous manque un enfant ?
Tout ce que pouvez lire sur le deuil je ne l'ai pas vécu. La fameuse sidération, celle à laquelle on ne peut pas croire, vous la balayez du revers de la main quand vous voyez le corps de votre fils sur un brancard. La colère, pourquoi faire, se lancer dans un procès contre son entreprise ne me rendra pas mon enfant. L'acceptation, de toute façon vous êtes devant le fait accompli, alors il faut faire avec. La mort cérébrale est quand même une belle cochonnerie, puisque c'est la seule durant laquelle on est forcé de demander aux proches. Le système médical français, je pourrais en faire un long pavé pour vous raconter la catastrophe que nous avons vécu. Accueillis dans une petite salle avec de la toile de verre dans laquelle on a essayé de mettre de la couleur, on sait que c'est la salle des mauvaises nouvelles. Deux heures d'attente pour avoir un médecin qu'on comprend mal à l'aise et cette réponse qui restera gravée en moi jusqu'à la fin de ma vie. Est-ce qu'il est en vie ? Oui mais pour combien de temps. Six médecins qui viennent à votre rencontre dont des stagiaires comme des rapaces pour vous demander les organes. On sait qu'ils vont sauver des vies avec mais la déshumanisation du service face à la douleur de parents qui apprennent la mort de leur enfant de 21 ans, c'est le monde dans lequel on vit.
J'ai incendié de manière froide la cheffe de service, d'une façon tellement violente, que j'ai eu des appels durant six mois pour écouter. La dame a présenté ses excuses au nom du service pour essayer d'améliorer la prise en charge. En espérant que pour les prochains dans des moments si catastrophique, l'hôpital ne rajoute pas de l'insupportable à l'insoutenable.
J'ai donc fêté mes cinquante ans, je vis avec ce traumatisme et il faudra vivre avec jusqu'à la fin de mes jours. Du deuil en fin de compte, il ne reste que les regrets, de toute évidence pour les choses qu'on n'a pas dites, qu'on n'a pas faites et le poids de l'absence.
J'écris ces lignes d'un jet comme je l'ai toujours fait, un peu moins de deux heures avant d'aller marier ma fille. On se retrouve au prochain épisode.